Les lavandières
Je vous parle du temps ou on lavait le linge quatre fois par an
.
On faisait bouillir les pièces à blanchir avec de la soude dans
une grande lessiveuse sur un poêle à bois. Les larges volutes de
fumée signalaient à chacun dans le village chez qui on faisait
« la buée ». Après plusieurs bouillons le linge était
entassé dans un cuveau sur brouette basse , avec la caisse garnie
de paille , le battoir et le cube de savon et les ménagères
descendaient jusqu’au lavoir.
Là, chacune s’installait à sa place selon une certaine
hiérarchie tacitement établie. La doyenne s’agenouillait dans
sa caisse du côté de l’amont du rû de façon
à profiter de l’eau claire, la petite dernière à
l’autre extrémité de l’abri. Alors commençait la
symphonie des battoirs et aussi le caquetage des lavandières
généralement orchestré par la plus ancienne. Elles se répétaient
l’une à l’autre des commérages usés se rapportant le
plus souvent à des infortunes conjugales .
La plus ardente à pratiquer ces cancans était la grande Augustine,
dite TITINE,
Une gaillarde flamande à la tignasse rousse. Les autres
l’écoutaient en se poussant du coude car s’était sans
doute la femme la plus trompée du village .
Toutes le savaient, sauf elle, bien entendu et VIOLETTE, nouvelle
habitante qui venait pour la première fois au lavoir.
A un moment ou les échanges s’étaient ralentis c’est
dans un silence relatif qu’elle demanda à sa voisine
« qui est donc la femme dont on dit qu’elle est la
plus
Cornue ? ».
La question demeura sans réponse mais jeta un froid. Depuis ce
jour l’ambiance au lavoir changea , les commères
n’avaient plus le cœur à faire des ragots dont elles
risquaient d’être la cible .
Robert POIRIER Le 22 Mars 2004